Impulsion de Wagner : solution finale au problème de la « nationalité » alsacienne ?
Wagner décide alors de rencontrer Hitler pour lui soumettre le problème et se voir autoriser à lui trouver une solution. Un « pas en avant » est de ce fait effectué lorsque différentes hautes personnalités se réunissent à Vinnitsa en Ukraine le 9 août 1942. Les Gauleiter d’Alsace, de Lorraine et du Luxembourg reçoivent ensuite l’entière liberté d’application de la « nationalisation » de leur population respective. Le chef du Reich donne donc à Wagner son accord pour l’« incorporation » des Alsaciens dans la Wehrmacht. Il insiste cependant sur la nécessité que les futures recrues soient jugées wehrwürdig. Voilà un nouveau lexème qui évoque une notion précise : « être digne de porter les armes »[1] que le référent « Staatsangehörigkeit » vient d’évoquer. Comment ceci va t’il se traduire au sein de notre corpus ? Avant de répondre à cette question nous allons présenter comment Wagner va concevoir la chose à son tour.
Le problème se trouve désormais entre les mains du bon vouloir d’un individu : le Gauleiter. Suite à cette décision, la nationalisation des Alsaciens va encore se heurter à des difficultés. Parce qu’Hitler avait bien précisé à Wagner qu’un individu devait se montrer « würdig » avant de prétendre devenir un Reichsbürger, le Gauleiter d’Alsace décide de ce fait de ne pas accorder la citoyenneté allemande : « deutsche Reichsbürgerschaft » en bloc. Il est maintenant persuadé qu’elle n’est pas dûe mais doit se mériter comme on le lit dans la presse du 25 août 1942[2] . C’est donc quelques jours auparavant, à la date du 23 août 1942, que la version définitive de la « citoyenneté allemande » est établie officiellement[3].
Nous allons maintenant expliquer en quoi la Reichsbürgerschaft consiste et comment la propagande va s’y prendre pour parvenir à incorporer des volontaires. Rappelons que les Alsaciens doivent s’avérer être « dignes » avant de devenir citoyens du Reich et que le Service Militaire Obligatoire n’est pas encore institué. Les autorités allemandes doivent de ce fait se contenter de volontaires et ces derniers doivent être jugés « dignes » pour entrer dans le corps armé. Etant donné le contexte militaire inquiétant, les Occupants espèrent recruter encore plus de volontaires pour servir sous les drapeaux. Auparavant, la propagande se contentait sans détour de motiver les civils à se porter volontaires. Dans le schéma qui suit, ce fait apparaît « dans la première étape » où toutes les flèches convergent vers l’incorporation mise en relief en gras. Désormais, la technique consiste à faire miroiter l’éventualité de l’obtention de la nationalité allemande sous deux conditions, la première consiste à faire ses preuves et la seconde : répondre aux critères raciaux[4] nazis. L’équation sémantique qui en découle est censée motiver les gens à s’impliquer davantage. Revenons rapidement sur ce qui distingue un Alsacien Volksdeutsche d’un Allemand Reichsbürger puis voyons ce que l’équation de propagande implique comme termes spécifiques. Le Volksdeutsche[5] est considéré comme tel parce que les dirigeants nazis ne peuvent conclure à l’intégration de ce territoire au Reich, son annexion étant « factuelle et déguisée »[6]. Il bénéficie donc seulement de la protection du Reich allemand. Le second correspond par contre à "la référence humaine" selon l'idéologie nazie. Ce dernier est soumis à des obligations d’honneur particulières. Le service d’honneur (Ehrendienst)[7] d’un Reichsbürger consiste notamment à faire un service armé Wehrdienst lorsqu’il est appelé sous les drapeaux (Gestellungsdienst). Ce dernier lexème évoque un autre référent qui pose lui aussi problème en Alsace à savoir l’ « incorporation ». Nous l’analyserons bientôt.
[…] Gestellungspflichtigen – Wehrdienst ist Ehrendienst am Volk (sous-titre, 04/09/1943, SNN, p. 7, Das junge Elsaß tritt zum Wehrdienst an )
Dans les lignes suivantes est souligné l’honneur (Ehre) que représente (darstellt) le service (Dienst) pour le jeune Allemand (für den jungen Deutschen) à titre de comparaison.
Standortälterster Major Reel sprach von der Ehre, die der Dienst als Soldat für den jungen Deutschen darstellt (l. 42 à 44, 04/09/1943, SNN, p. 7, Das junge Elsaß tritt zum Wehrdienst an)
Honneur encore plus pesant lorsque, comme l’indique le titre de l’article dont sont extraites ces phrases, certains sont des traîtres[8] et d’autres considèrent par contre leur devoir (Pflicht) comme l’honneur humain le plus élevé qui soit (die höchste männliche Ehre bedeutet).
[Pflicht] , die von der Schwere der Zeit jedem wehrfähigen Deutschen auferlegt ist und deren freudige Erfüllung für ungezählte Millionen deutscher Soldaten die höchste männliche Ehre bedeutet (l. 25 à 31, 17/02/1943, SNN, p. 1, Tödlicher Verrat, von Franz Moraller)
Dans le Reich, le Ehrendienst se compose du Treupflicht, du Gehorsampflicht, du Leistungspflicht et du Wehrpflicht[9]. De plus, un Volksdeutsche ne peut devenir un Reichsbürger que s’il répond aux critères racistes énoncés par les lois de Nüremberg[10] datant du 15 septembre 1939. Puis, compte tenu de ces différences entre les deux populations, l’idéologie nazie pose une sorte d’équation selon laquelle un Volksdeutsche « aux normes raciales » doit faire ses preuves pour obtenir la nationalité allemande et devenir un Reichsbürger. Les phrases suivantes illustrent parfaitement ces propos. Wagner promet à tout ceux qui ont été incorporés (an alle Gestellungspflichtigen) c’est-à-dire qui ont fait leur service armé (mit dem Schritt zum Wehrdienst) qu’ils obtiendront la nationalité de citoyen du Reich (die deutsche Reichsbürgerschaft erwerben)
Mit diesen Worten zum Auftakt der Musterungen hat sich der Kreisleiter an alle Gestellungspflichtigen gewandt, die in den nächsten Tagen mit dem Schritt zum Wehrdienst die deutsche Reichsbürgerschaft erwerben (99 à 104, 04/09/1943, SNN, p. 7, Das junge Elsaß tritt zum Wehrdienst an)
Le Volksdeutsche désireux d’évoluer peut ainsi accomplir le Ehrendienst – service d’honneur comprenant donc d’abord, le service du travail pour l’Empire Reichsarbeitdienst RAD, introduit moins d’un an après l’annexion de fait de l’Alsace, puis le Wehrdienst : le service militaire obligatoire2. Tous deux sont des lexèmes issus de sens différents donnés au concept « Travail ». L’un est « civil » d’où le mot RAD, l’autre est « militaire » d’où Wehrdienst et le dernier est « valorisé » d’où Ehrendienst.
Dans le schéma ci-dessous, la « deuxième étape » montre comment la nationalité est mise en relief. L’incorporation ne devient qu’une condition au statut de dignité à porter les armes. Il ne s'agit plus d'une fin en soi. De cette façon, la propagande compte mener plus de gens à se porter volontaires en les trompant et en détournant leur attention et leur intérêt vers la nationalité.
[1] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 33.
[2] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 37. Nous pouvons trouver une référence à un extrait des SNN à cette date dans cet ouvrage.
[3] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 34.
[4] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 37.
[5] Membre de la communauté du peuple allemand selon Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 23.
[6] Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine, p. 23.
[7] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 19.
[8] Saisons d’Alsace, 1943 La Guerre Totale, p. 29.
[9] traduction : devoirs de fidélité et de loyauté, d'obéissance, de travailler et obligation militaire
[10] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 19.
2 Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 20.


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